« J’ai l’impression de porter un devoir de mémoire. Ma famille a été très mal accueillie en France, des parents ont été enfermés dans le camp d’Argelès, certains ont été expulsés. Il y a eu beaucoup de souffrance, de violence, d’humiliation. » (interview d'Olivia Ruiz dans Psychologies)
Il y a quelques semaines, Olivia Ruiz faisait la couverture de Psychologies. Ce qui avait alors attiré mon attention, c'est cette petite parole imprimée sur la nuque de la chanteuse : "Je porte le poids de l'exil familial".
Tout à l'heure, repensant à cette déclaration, j'ai cherché sur internet l'interview correspondante. Je me demandais ce que la fille de Didier Blanc (Ruiz étant le nom de sa grand-mère maternelle), née en 1980 à Carcassonne, pouvait bien avoir à dire sur l'exil et sur l'Espagne, où sont ses origines.
En vérité, pas grand chose. Olivia Blanc parle de revanche. Celle des immigrés, je comprends bien. Mais sur qui ? Et pourquoi exactement? Olivia ne l'explique pas. Et bien qu'étant moi-même petit-fils d'un immigré espagnol, je ne me l'explique pas davantage.
Peut-être que quelque chose m'échappe, après tout. C'est la guerre d'Espagne ? L'isolement des républicains espagnols ? L'humiliation des camps de réfugiés en France ? L'obligation de s'exiler ? Il semblerait que oui.
Moi qui "porte" le même "poids" sur les épaules (façon de parler), je n'ai pourtant jamais ressenti le besoin de prendre ma revanche. A vrai dire, je ne saurais même pas sur qui la prendre.
Ma mère ne ressent pas non plus ce besoin, elle qui pourtant aurait quelques bonnes raisons de haïr nationalistes marocains et porteurs de valises.
Quant à mon grand-père, qui avant de quitter le Maroc avait du quitter cette Espagne franquiste contre laquelle il s'était battu dès l'âge de 20 ans, il n'a jamais parlé ni de revanche ni d'exil. Il était de toute façon trop pudique pour en parler autrement qu'à la manière des aïeux qui racontent mais ne revendiquent jamais.
Qu'est-ce donc que ce poids de l'exil familial qu'Olivia Blanc s'entête à vouloir porter sur ses épaules ? Faudra-t-il qu'à mon tour je maudisse la France, sa modération en 1936 et son camp d'Argelès-sur-Mer ? Faudra-t-il que je maudisse l'Église catholique, sous prétexte qu'elle avait soutenu Franco ? Faudra-t-il que je maudisse les maghrébins qu'on nous accusa, à notre arrivée en métropole, d'avoir spolié et exploités, car alors les colonies, c'était passé de mode ?Bien au contraire. Aujourd'hui je me sens si français que j'ai du mal à croire qu'il n'y ait pas un seul Dupont dans mon arbre généalogique. Aujourd'hui je me sens proche de l'Église catholique, à laquelle je reproche même son excessive modération. Aujourd'hui je trouve parfaitement normal que le Maroc soit indépendant.
Ce qu'en revanche je déteste, ce sont ces belles âmes incapables de compatir au sort de certains exilés sous prétexte qu'ils faisaient suer le burnous; ces imbéciles qui fondent leur haine sur la souffrance de leurs ancêtres; ces "héritiers" qui se font des vêtements avec la peau de leurs grands-parents. On dirait que certaines générations ne souffrent que pour inspirer les générations à venir.
Les drames de l'exil, de la guerre, des camps, ou même de la catastrophe naturelle sont expériences trop intimes pour être recyclées. S'en servir dans des formules choc est aussi indécent que d'enfiler par-dessus son pantalon le slip de son grand-père.
Que voulez-vous, chacun choisit son scénario.

Très finkielkrautien (l'article, hein, pas l'illustration).
RépondreSupprimerLe drame, si drame il y a, c'est que toutes ces belles âmes ont besoin de justifier leur malaise, celui d'être blanc et chrétien. On ne peut pas être artiste si on est dépourvue de cette putain d'âme écartelée par la souffrance qui s'acharne sur le monde. Alors pour se faire pardonner d'avoir en plus réussi, la donzelle s'invente une mythologie familiale qui lui est venue de bribes de conversations piquées aux anciens lorsqu'elle était môme.
RépondreSupprimerPa-thé-ti-que.
Pour ma part, je ne pense pas que ce sont de grandes envolées métaphysiques qui expliquent ce genre de discours. A mon avis, il s'agit de rien de plus que d'un recyclage de la posture du rebelle, consubstantielle à la fonction d'artiste. Je dis fonction, comme on dit fonctionnaire.
RépondreSupprimerUn artiste se doit d'être rebelle, révolté, blessé, car sinon il n'existe pas en tant qu'artiste, et n'est qu'un vulgaire produit commercial - ce qu'est pourtant la belle Olivia. Ensuite, on a la posture qu'on peut, le passé qu'on peut, et quand on n'a pas mieux que des grands-parents espagnols, alors on construit avec ça une légende bien ridicule.
Fils d'immigré italien, je ne ressens pas non plus la moindre haine envers la terre d'accueil de mes parents, qui est depuis devenue la mienne. Pas de haine, et même de la reconnaissance.
Même le grand Bob Dylan a joué sur la corde de la victimisation.
RépondreSupprimerA ses débuts, il a affubulé sur ses origines, prétendant notamment être orphelin originaire du nouveau mexique tandis qu'il recevait dans le même temps des mandats de subside de la part de papa Zimmerman...
Ce poids qu'Olivia Ruiz croit ressentir n'est pas celui de l'exil mais celui du politiquement correct sur son frêle esprit.
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