mercredi 24 février 2010

Le Mal existe

Je reproduis ci-dessous ma réponse à Francis Moury, qui commentait mon billet publié hier chez Juan Asensio.

« Ce bel équilibre vous semblera d'autant plus vicieux que vous y croirez déceler un esprit de système. Vous me voyez peut-être comme un bonhomme un peu sournois qui pour faire accepter l'inacceptable doit d'abord perdre ses lecteurs. Si c'est le cas, vous me surestimez.

Vous m'accusez fort courtoisement de "confondre continuellement des plans et des niveaux de réalité qui devraient demeurer séparés". Sachez que je ne les confonds pas mais les confronte seulement. Si je devais reformuler ce passage de mon texte ("Nulle part on n'a vu des hommes...") dont j'ai fait ma réponse au commentaire élogieux de Thierry Guinhut, je le reformulerais ainsi : "Nulle part on a vu que deux niveaux de réalité séparés pouvaient se confondre et produire quelque chose de cohérent. Mais que je sache, ces niveaux de réalité ne peuvent s'ignorer et se contredire sous prétexte d'être séparés".

La différence entre intérêt perçu et intérêt réel présuppose une hiérarchie des intérêts. Si aujourd'hui je veux faire autre chose que ce que je peux, il se peut que demain je ne puisse plus faire ce que je veux (c'est ainsi, je crois, qu'Augustin définit l'Enfer ou ce qui s'en rapproche). Bien entendu on ne peut appliquer bêtement les règles de l'actualisation et de la capitalisation : les humeurs, les passions, les affects et les sentiments ne sont pas des placements. Mais vous voyez très bien où je veux en venir. On ne peut sérieusement associer l'intérêt perçu au court terme et l'intérêt réel au long terme. Après tout mon intérêt réel, dans certaines circonstances, peut être de faire quelque chose que réprouvent la morale de l'épargnant et l'éthique de l'ascète.

Au sujet du don, il me parait évident que l'agneau ne peut, par sa générosité, lier qu'un autre agneau. Le loup ne lit pas Mauss et ne sait pas écrire "potlatch", mais il est très content de savoir que ça existe. Au passage, remplacez "potlatch" par "droit international" et vous obtenez la nécrologie du XXème siècle.

Pour ce qui du Mal et de son inexistence supposée, il me paraît évident qu'expliquer le Mal contribue à en nier l'existence. Beaucoup de gens hésitent à condamner un mal qu'ils sont parvenus à comprendre. L'explication du Mal par l'influence du milieu sera maniée différemment selon qu'on préfère dédouaner les gros ou les petits, les riches ou les pauvres, les patrons ou les employés, etc. C'est qu'il faut de l'honnêteté morale pour condamner ceux qu'amnistie la loi des causes et des effets. Les sociologues ont beau s'en défendre, dans la pratique ils s'efforcent de relativiser le Mal. Comprendre console et donne l'illusion qu'il n'y a que de faux problèmes, de faux conflits résultant d'une configuration sociale, psychologique, culturelle déséquilibrée qu'il suffira de rééquilibrer.

Qu'est-ce donc que le Mal ? Je crois que c'est la propension naturelle à exploiter la vulnérabilité d'autrui, vulnérabilité causée par son optimisme, sa naïveté, son mauvais jugement, etc. Dès la première année les étudiants en Droit apprennent que la loi sert à protéger les faibles contre les forts. Dès la première année les étudiants en sociologie apprennent à dénaturaliser les phénomènes qu'ils croyaient évidents. De quoi croyez-vous qu'ils parlent, tous ces étudiants en droit et en sociologie, quand ils se retrouvent après les cours ? Des grands patrons "conditionnés" depuis leur naissance et contraints de licencier à tour de bras ? Les gens se font du Mal une certaine idée qui précisément en diminue l'importance.

Car le Mal est partout. Pas dans la matière, pas chez telle ou telle catégorie sociale en particulier : partout. Croit-on qu'il suffirait d'une redistribution pour l'éradiquer ? Le sociologue le sous-entend; le marxiste l'affirme; le voyou l'aboie. Et si à nouveau vous me demandez ce qui me fait dire que le sociologue le sous-entend, je vous répondrai qu'écrire sur la morale, ce n'est pas reconnaître l'existence du Mal si on ne réfléchit pas en même temps aux moyens dont dispose la morale pour se préserver.

Si je prenais le loup au sérieux, je conseillerais à l'agneau de se faire tailler les dents en pointe. »

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