«Le chômage est la cause majeure de la pauvreté. Dans tous les pays pour lesquels des données sont disponibles, la précarité professionnelle est fortement corrélée avec la précarité conjugale, en d'autres termes, la famille paraît protéger du chômage. Mais est-ce le chômage qui rompt les liens familiaux ou l'instabilité conjugale qui favorise le chômage ? On ne peut le dire. Les relations de parenté se distendent avec le chômage, ce phénomène visible en Allemagne est particulièrement net en France où le chômage entraîne un affaiblissement des réseaux sociaux et un repli sur soi du chômeur et de sa famille. Les parents offrent un soutien pendant un certain temps, puis espacent leurs aides et leur sociabilité ; les relations avec les anciens compagnons de travail se distendent et bientôt disparaissent ; la sociabilité de voisinage n'est plus ce qu'elle était dans les quartiers ouvriers. L'importance du travail et du métier dans les valeurs françaises actuelles fait que le chômeur se sent dégradé et qu'il est renforcé dans ce sentiment par la distance qui se crée autour de lui avec parents, collègues et voisins.» (Henri Mendras, L'Europe des Européens (1997), chap. V)
Ceux qui me lisent savent que sur des questions telles que l'inégalité, le chômage et l'exclusion, je ne partage pas l'enthousiasme de certains libéraux à mon avis trop confiants dans la théorie. Marxiste ou libéral, l'esprit de système me fait horreur, et négliger le problème de la pauvreté sous prétexte qu'une vague de libéralisations y porterait remède est moralement aussi inacceptable que de nier l'existence d'inégalités dans une société convertie au socialisme intégral.
Les libéraux doivent s'intéresser au chômage, non seulement en tant que phénomène économique dont l'État serait responsable, mais en tant qu'expérience individuelle. En évitant de se pencher sur ce problème, les libéraux reconnaissent implicitement que c'est l'affaire des socialistes, dont on sait pourtant qu'ils ne voient dans le chômage qu'un argument contre le gouvernement, et non cette épreuve psychologique séparant certains Français du reste de la Nation.
C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il faut considérer l'identité nationale comme un service public, en ce sens qu'elle assure à chacun, sans distinction de classe, d'origine ou de revenu, le sentiment d'appartenir à une collectivité plus large que la cellule familiale, laquelle cellule ne survit pas toujours aux accidents de parcours.
Si les libéraux continuent de regarder l'exclusion sociale comme un thème de gauche et se contentent de décrire bêtement le chômeur comme une espèce d'assisté responsable de son propre malheur, personne ne les prendra jamais au sérieux. Et alors il ne faudra pas s'étonner qu'en France le libéralisme intéresse essentiellement des privilégiés, des excentriques et des enfants gâtés.

« il ne faudra pas s'étonner qu'en France le libéralisme intéresse essentiellement des privilégiés, des excentriques et des enfants gâtés »
RépondreSupprimerN'est-ce pas le but de certains d'entre eux ?
Entièrement d'accord avec vous sur la globalité et l'esprit de cet article.
RépondreSupprimerJuste une précision, quand vous dites: "l'identité nationale comme un service public, en ce sens qu'elle assure à chacun, sans distinction de classe, d'origine ou de revenu, le sentiment d'appartenir à une collectivité plus large que la cellule familiale, laquelle cellule ne survit pas toujours aux accidents de parcours."
La collectivité que vous évoquez, n'est-ce pas l'Etat? En ce sens, vous vous rapprochez de certaines idées de "gauche" (cf. le New Deal)?
Bonne journée.
La collectivité que j'évoque, c'est la collectivité, et le service public c'est le service public. Je ne suis pas sûr de voir où vous voulez en venir.
RépondreSupprimerÀ nouveau, j'ai du mal à comprendre quels sont ces "libéraux" que vous visez, ceux qui "se contentent de décrire bêtement le chômeur comme une espèce d'assisté responsable de son propre malheur". Il me semble au contraire que les libéraux expliquent le chômage comme la conséquence inévitable d'une économie socialiste, interventionniste ou syndicaliste etc. Selon eux, si le chômeur est un assisté, c'est d'abord parce que le système socialiste en fait un assisté. Moi qui suis libéral, je trouve logique qu'un chômeur dans une société socialiste profite au maximum des aides, et préfère rester au chomâge pour 1000 euros/mois que de travailler pour 900 euros: la théorie libérale (et la nature humaine) l'explique parfaitement. Et c'est pourquoi les libéraux demandent un changement de système, pas un changement de la nature humaine du chômeur (changement qui au demeurant ne servirait à rien dans une société socialiste).
RépondreSupprimerIci, l'"esprit de système" que vous dites avoir en horreur me semble éviter aux libéraux de faire porter la responsabilité à tel ou tel groupe. Car le "système" libéral ne prétend pas plus que d'expliquer les relations économiques et en quoi telle politique économique va nécessairement conduire à telles conséquences.
Je m'excuse d'insister, mais j'ai réellement du mal à comprendre quelles sont les personnes visées par vos articles (il est vrai que je suis desconnecté du net et de la France depuis pas mal de temps).
Je ne vois pas quels libéraux "regardent l'exclusion sociale comme un thème de gauche", il me semble au contraire que l'exclusion est un thème obsessionel du libéralisme (comme doctrine cohérente, n'est-il pas né de cette question ? - Smith: pourquoi les uns sont riches et les autres pauvres ?)...
Cordialement,
Gil
Salut à vous, grand Roman, les problèmes que j'ai eu avec mon ordinateur et ceux qui me l'ont vendu ces derniers mois me font douter des bienfaits du libéralisme^^
RépondreSupprimerIl y a un paradoxe. J'ai entendu beaucoup de libéraux (désolé, je n'ai aucune liste de noms à vous proposer) dire en même temps que le chômage est l'oeuvre de l'État-providence et qu'il n'y a de chômeur que volontaire. Ce qui, bien sûr, est paradoxal. Et pourtant je l'ai entendu.
RépondreSupprimerPas seulement chez les libéraux cela dit. Beaucoup de belles âmes de gauche ont du mal à croire que l'on puisse subir le chômage. A la réflexion, il me semble que cette incompréhension transcende les clivages politiques, idéologiques et philosophiques : on a tout simplement du mal à se mettre à la place de ceux qui souffrent d'un mal dont on se croit à l'abri.
Vous confondez libéralisme et capitalisme...
RépondreSupprimerOh que oui je les confonds... et en plus je le fais exprès ^^
RépondreSupprimerOh je ne demandais pas de noms... j'avais juste l'impression que vous décriviez une tendance ou une ambiance dans le libéralisme.
RépondreSupprimerNe vous étonnez pas, dès lors, que je ne voie aucune remise en cause de mes idées dans le cas que vous portez ici à ma connaissance...
RépondreSupprimerC'est en effet une "ambiance". Pour justifier la disparition de l'État-providence, les libéraux ont tendance à chercher de "bonnes raisons", et le parasitisme en est une : "vous voyez bien que les allocations chômage c'est de la folie, regardez tous ces gens qui profitent". Les parasites, ça existe, mais je soupçonne ces libéraux de se débarrasser ainsi de la question du chômage.
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