Conscient qu'il y a de quoi se faire un nœud au cerveau en essayant de comprendre mon précédent billet, aujourd'hui je m'efforcerai d'en expliciter le contenu.
Outre l'originalité du sujet, le billet intitulé Droit au coït et prostitution que j'ai publié hier peut déconcerter pour plusieurs raisons. J'y défends en effet l'idée que l'on se tourne vers les prostituées pour satisfaire un désir frustré, que la prostitution rend un service gratuit à et pour la collectivité, et comme si l'idée directrice n'était pas assez obscure, j'ajoute cette étrange dichotomie entre marché libidinal et marché de la prostitution. De telles combinaisons n'aident certes pas le lecteur à saisir la nature de la demande sur le marché de la prostitution, la nature du marché lui-même, et la fonction effective de ce marché, dont je prétends par ailleurs qu'il joue le rôle d'un service public. Cette dernière observation est d'autant plus curieuse qu'on a l'habitude de définir le service public par opposition au marché, dont il corrige, théoriquement, les déséquilibres.
Il ne faut pas perdre de vue que cette digression sur l'offre et la demande de sexe se voulait ironique. Ce n'était pour moi qu'un moyen de soulever furtivement d'autres questions, plus sérieuses :
- la sociologie du ressentiment que sous-tend la défense des droits opposables
- la boulimie de cette ardeur militante inaccessible aux raisonnements les plus élémentaires
- le caractère non-rationnel des relations entre individus, que l'on ne peut réduire aux facteurs strictement matériels, malgré l'importance évidente de variables telles que l'argent, la beauté, etc.
- la nullité de la fausse éthique épicurienne, dont les tenants, pour acquérir la respectabilité, doivent au préalable accuser une partie de la population, tandis que d'autres, n'osant accuser qu'eux-mêmes, se taisent et s'éclipsent
- et enfin la nature réelle du service public rendu par l'État à la société, qui, en dernière analyse, recherche moins la sécurité de l'emploi, la prise en charge des soins, ou la formation de ses enfants que la quiétude de l'enfant qui se laisse bercer. (Je rappelle ma conclusion : de même que la prostituée rend service à son client en le soulageant contre de l'argent, l'État rend service à la société en lui procurant un sentiment de sécurité en échange d'argent et de liberté).
Je reconnais malgré tout que l'intérêt de ce questionnement sur notre société n'est pas une raison pour affirmer de manière quelque peu obscure et un rien péremptoire que la prostitution est un service public. Mais derrière la plaisanterie et la platitude de certaines observations, il y a un raisonnement.
Ainsi, quand j'affirme que la prostituée compense une frustration, je ne prétends nullement que la demande se compose exclusivement de cas sociaux au physique abominable incapables de séduire le beau sexe. Si l'on part du principe que le client paie la prostituée pour bénéficier d'un service que lui refusent les autres femmes, on sous-entend qu'il existe un rapport de concurrence entre la bourgeoise et la prostituée. L'erreur est certes intéressante, car une telle concurrence impliquerait que le sexe gratuit subit la concurrence du sexe payant — un comble !
Seulement, les deux marchés (nous reviendrons sur ce point) ne communiquent pas entre eux, puisque les services proposés, si l'on peut dire, ne sont pas homogènes. Il reste donc vrai que la prostituée compense une frustration, celle de ne pas avoir accès au "sexe contractuel" sur le marché des relations de travail, de voisinage, ou autres.
En quoi peut-on dire, à présent, que la prostitution est un service public ? Pour répondre à cette question, il faut réfléchir en même temps à ce que veut dire la distinction entre marché libidinal — la vie quotidienne — et marché du sexe.
La caractéristique essentielle du marché libidinal est qu'on ne sait pas exactement contre quoi le sexe s'échange, ce qui fait peut-être la fortune des coachs de drague mais désavantage les malheureux qui ne savent pas y faire, et plus généralement, tous ceux qui, pour des raisons qui les regardent, veulent du sexe sans les rituels qui l'accompagnent. Sur un tel marché, tous ces gens sont des défavorisés, des laissés pour compte. Si le droit au coït opposable était inscrit dans les textes, on pourrait s'attendre à ce que l'État paie des gens pour satisfaire ce prolétariat de la libido. Ce serait un service public. Ceux qui, hommes ou femmes, ne manquent de rien devraient se montrer solidaires des insatisfaits.
Mais le droit au coït opposable n'existe pas, et personne, nous l'avons vu, n'aurait l'idée de se battre pour le conquérir. Donc l'État ne s'en occupe pas. Et ce droit opposable, qui aurait été synonyme de sexe sur contrat et sans engagement, disparaît pour refaire surface sous une autre forme. Ce que l'on n'est pas parvenu à obtenir par la voie légale, on l'obtiendra par l'argent. C'est toujours la même chose que l'on recherche — le sexe immédiat et sans chichis —, mais sur un autre marché, parallèle, où l'on sait, cette fois, contre quoi le sexe s'échange.
Ainsi, cette portion de la demande qui n'a pas rencontré l'offre de sexe correspondante se tourne vers un marché où l'argent amène infailliblement les deux courbes à se croiser en un point P, qui sera le prix de la passe. Une partie de la demande reste insatisfaite (c'est inévitable), l'autre au contraire s'en trouve très heureuse.
La difficulté et l'absurdité apparente de la proposition "prostitution = service public" vient du fait qu'ici l'argent est synonyme d'affranchissement. Le service public, au sens habituel du terme, est le service dont on bénéficie gratuitement, ou plutôt dont on croit bénéficier gratuitement (car en vérité rien n'est gratuit). Or le service public dont je parle ici est payant et se distingue du service public classique — le seul, en vérité, que l'on puisse appeler ainsi sans abus de langage, si c'est rendre service à la société que de l'écraser — en cela qu'il ne tolère pas le déficit.
La société en effet peut attendre de l'État bien plus qu'elle ne peut se le permettre. Cela ne fait rien, le déficit budgétaire et la dette publique ne sont pas bruyants. Le client de la prostituée, en revanche, ne peut consommer plus que ne le lui permettent ses revenus.
Le service rendu par la prostitution est-il moins public pour autant ? A défaut de nous éclairer sur la fonction de la prostitution, une réponse affirmative en dirait long sur la nature du service public.
De même que tôt ou tard, l'État-providence devra se rendre à l'évidence et reconnaître, dans la douleur, les lois du marché dont il s'était moqué si longtemps, la clientèle de la prostituée, après avoir dilapidé tout son argent, devra réintégrer ce marché où le sexe s'échange contre on ne sait quoi. Tout se passe comme si, au bout du bout, l'État devait se réconcilier avec l'argent, et le client des prostituées avec le genre humain.
Alors, dans quelle mesure peut-on dire, au moins pour la plaisanterie, que la prostitution est un service public ? Tout simplement dans la mesure où, en arrachant le client aux lois d'un certain marché — celui de la vie quotidienne — elle lui donne ce que le marché en question lui refusait, à savoir le sexe contractuel. C'est bien l'argent qui distingue ce service public un peu spécial de celui que nous connaissons, les ressources du client n'étant pas illimités. Pour que la prostitution devienne un service public digne de ce nom, il faudrait donc que le client de la prostituée puisse payer en monnaie de singe, et que la prostituée se résigne à mourir de faim.
D'un côté, les droits légitimés par la morale progressiste et le droit reconnu à l'État de s'endetter toujours plus. De l'autre, les droits illégitimes hypocritement ignorés par la morale progressiste et l'obligation, pour la clientèle des prostituées, de gérer son budget.
Je vous laisse tirer les conclusions qui s'imposent. Moi je vais prendre une aspirine.

Et vive l'esclavagisme, doctrine bien connue pronant qu'une certaine catégorie d'individu serait aliénable au nom du désir et du plaisir (besoin) d'une autre catégorie !! Youpi !!!
RépondreSupprimer@ Bab : la prostitution n'est esclavagiste que parce que le proxénétisme est interdit.
RépondreSupprimerS'il ne l'était pas, elle deviendrait un métier à part entière, comme aux Pays-Bas, en Espagne ou en Allemagne, où les maisons-closes fonctionnent comme des entreprises.
J'aurais peut-être pas du laisser tirer les conclusions qui s'imposent, vu qu'apparemment elles s'imposent pas tant que ça :)
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