vendredi 11 septembre 2009

On ne s'accuse que par orgueil, on ne dédouane que par mépris.


Je suis l'ennemi juré des psychologues, psychiatres et psychothérapeutes quand la théorie ne leur sert qu'à faire rentrer le monde et sa complexité dans le lit de Procuste. C'est ce qu'on appelle le psychologisme, et comme l'économisme, le sociologisme ou l'écologisme, il n'y a rien de bon à en tirer.

La psychologie toutefois, et plus précisément celle des profondeurs, la psychanalyse, n'est pas coupable de ces excès auxquels on la réduit parfois. Au-delà du Malaise dans la civilisation (Freud, 1929), souvent évoqué par ceux qu'intéressent les questions de société, les théories freudiennes peuvent mettre en relief certaines tendances de notre société.

Ma réflexion prend pour point de départ l'adaptation d'une nouvelle de Stephen King intitulée Vue imprenable sur jardin secret que le grand public a découvert au cinéma en 2004 sous le titre Fenêtre secrète. Pour résumer en très peu de mots l'intrigue de ce film, que je n'ai vu qu'une fois sur M6 mais dont je pense avoir retenu l'essentiel, je dirais que c'est l'histoire d'un romancier en instance de divorce et en panne d'inspiration harcelé par un inconnu qui l'accuse de plagiat. Le héros Mort Rainey essaie de prouver son innocence, mais John Shooter, le mystérieux homme en noir qui le persécute, n'en fait qu'à sa tête, si bien qu'on en vient aux mains, jusqu'au dénouement où le héros comprend, et le spectateur avec lui, que l'insupportable Shooter n'était qu'une invention de son esprit malade, comme un personnage de fiction qui aurait pris vie et n'existerait que pour son auteur.

A ce moment précis du film, le drame de Mort Rainey avait tout pour séduire le public le plus exigeant – plus exigeant, du moins, que le public français. Je ne vous cache pas que j'attendais une autre fin, un rebondissement, une rupture de dernière minute avec la fable de l'ennemi imaginaire. Jusqu'à la dernière minute, jusqu'au dernier plan, j'ai attendu qu'une dernière apparition de John Shooter, derrière Mort Rainey, en arrière-plan, vienne contredire la thèse de l'hallucination. Pas de rappel pour Shooter, le public devra se satisfaire d'un héros psychologiquement perturbé, un de plus.

Vous l'aurez compris, Fenêtre secrète est un de ces films "intelligents" qu'il faut voir en entier, car la solution de l'énigme – que l'on m'excusera d'avoir livrée – se cache dans les dernières minutes. La fin ne m'a, à vrai dire, pas beaucoup étonné. Comme je l'ai déjà dit je m'y attendais tellement que je refusais d'y croire et guettais l'ultime rebondissement. La réaction du public et de certains critiques, par contre, m'a un peu étonné. Cinéma Fantastique félicite l'audace de cette adaptation, qui "fait souffler un petit courant d'air frais" à Hollywood, et salue "la coloration politiquement très incorrecte (sic) de cette intrigue où les notions de bien et de mal, de héros positifs et de justice immanente en prennent un coup". TéléCinéObs n'a pas du tout aimé ce film dont l'intrigue, prévisible, tombe à plat après tant d'adaptations de Stephen King. Personne, sauf peut-être Jean-François Rauger du Monde, ne semble avoir remarqué que le thème de l'hallucination paranoïaque a vieilli et sera bientôt bon à jeter aux ordures.

Or c'est là tout le problème. Si l'on compare Fenêtre secrète (2003) et La Maison du docteur Edwardes (1945), où la psychologie du personnage tient également le rôle principal, on se rend compte que le sort de Mort Rainey, tout prévisible qu'il soit, n'a rien d'évident. Le dénouement de Fenêtre secrète résume, à sa manière, un raisonnement largement répandu et d'autant plus convaincant que l'on suppose nécessaire l'orientation paranoïaque de l'hallucination. En fait on n'imagine pas un instant que le "fou" puisse témoigner contre lui-même en s'accusant de crimes qu'il n'a pas commis. Le phénomène est pourtant connu des praticiens. Mais depuis quelques années le schéma utilisé dans Fenêtre secrète passe pour le plus plausible, bien qu'il soit loin d'être le plus pertinent.

Le film de Koebb s'achève sur la conclusion que l'autre est parfois un je, qu'il est la somme des affects que l'individu n'assume pas, affects projetés sur l'extérieur. Ainsi débarrassé de ses ordures ménagères, l'individu voit revenir vers lui une menace, qui est en vérité la synthèse de ces affects non assumés, et lutte contre cette menace comme Don Quichotte avec ses moulins.

Si les notions de paranoïa et de projection sont neutres, leur utilisation n'a, vous l'aurez deviné, rien d'innocent. Faut-il s'étonner que l'on en fasse si grand usage au cinéma, où s'amalgament souvent l'envie de divertir, le projet de surprendre, et l'ambition de sensibiliser à la folie du monde moderne ? La recette a certes de quoi séduire l'industrie cinématographique – que l'on pense aux films d'Oliver Stone – mais aussi les faiseurs d'opinion, qui ont suffisamment de bon sens pour rejeter les théories conspirationnistes mais trop de vanité pour abandonner tout à fait la croyance en une menace-qui-n'existe-pas-vraiment, croyance dont le courant constructiviste s'est fait le défenseur dans le domaine des relations internationales. Du sanglot de l'homme blanc aux complots de la CIA, tout indique que les sociétés occidentales admettent comme une évidence que le "reste du monde" n'est rien qu'une représentation, que les menaces sont souvent moindres qu'on ne croit, et que leur origine n'est pas toujours là où l'on s'attend à les trouver. C'est qu'il y a tout de suite beaucoup de choses à dire quand on a décidé que ce qui est n'est pas.

Il y aurait pourtant encore plus à dire sur ce déni systématique, considéré par les psychanalystes comme un mécanisme de défense, avec la dénégation (verneinung) et la forclusion (verwerfung), pour n'évoquer que les principaux. Pour contourner le jargon freudien, nous dirons que le déni consister à nier la réalité d'une rupture qui normalement, vient bouleverser le moi et l'amène à se redéfinir. Quelque chose se produit qui fait voir à l'individu la misère de sa condition (la mort d'un être cher, une humiliation, la perte d'une somme colossale), et l'individu fait mine de ne rien voir, un peu comme l'automobiliste qui détourne du feu son regard pour pouvoir passer au rouge. Tout est mis en place pour ne pas subir la rupture entre le moi et le monde extérieur réalisée par la dure loi de la réalité. C'est ce mécanisme que l'on voit à l'oeuvre chez certains enfants turbulents qui se font passer pour plus "bébés" qu'ils ne sont ; chez le quinquagénaire qui n'accepte pas de vieillir et "fait tout comme les jeunes" pour avoir l'illusion d'en être un ; chez l'anorexique, qui ne vit pas pour manger et ne mange pas non plus pour vivre, contrairement à nous autres, pauvres mortels, qui subissons la réalité ; chez Michael Jackson enfin, privé de jeunesse, et qui pour cette raison faisait encore l'enfant à 50 ans.

Mais le déni ne se manifeste nulle part aussi visiblement que chez ces habitués de la manifestation en tenue d'Adam qui se mobilisent contre le réchauffement climatique, contre le port de fourrures, contre le danger sur les routes, ou encore, ce qui ma foi est déjà plus cohérent mais non moins ridicule, contre la loi "anti seins nus" en Floride. Le discours ne varie guère d'un groupuscule à l'autre : ce n'est pas nous qui sommes indécents, mais vous qui polluez, tuez, vendez des armes dans le monde entier, mangez des animaux, regardez TF1, etc. Les uns veulent rappeler la fragilité du corps humain, les autres veulent montrer qu'il vaut mieux être nu que porter de la fourrure, tous font de leur corps la matière première d'une grande oeuvre humanitaire, généreuse, à vocation pédagogique, jurant qu'il n'y a rien de mal à se promener le zgègue à l'air, que ce n'est pas sale, et qu'il est immoral d'emmener des gens au poste simplement parce qu'ils font du vélo. Les lois sont frappées d'illégitimité et sommées de se fonder elles-mêmes, car le manifestant dénudé est celui qui ne voit pas : il ne voit pas où est le problème, il ne voit pas en quoi c'est mal, il ne voit pas pourquoi il obéirait, il ne voit pas ce que ça de choquant, et parce qu'il ne voit pas, il peut.

Les psychanalystes ont l'habitude d'associer le déni à la perversion, dont il serait l'origine. Mais il ne faut pas en déduire que ces belles âmes sont des pervers. Il serait plus juste d'y voir des névrosés ordinaires, qui à la faveur d'une action collective vaguement justifiée s'offrent le luxe d'une petite perversion sans conséquence, anecdotique, pour rigoler et goûter, l'espace d'une après-midi, le plaisir de mettre la société sens dessus dessous. La "désobéissance civile" est le fantasme petit-bourgeois par excellence, une façon de se persuader qu'on est suffisamment bien situé dans l'échelle sociale pour se permettre un peu de familiarité avec les notions d'ordre et de loi.

Bien sûr le déni peut trouver des applications autrement plus pathologiques que ces très dérisoires caprices de classe moyenne. Dans La Maison du docteur Edwardes, Hitchcock trouve à l'amnésie du héros une explication qu'on n'entend plus guère au cinéma. Ici l'enquête aboutit à la conclusion que le héros, John Ballantine, n'a pas tué le docteur Edwardes, dont il a usurpé l'identité. Lui se croyait coupable du meurtre, en raison d'un complexe de culpabilité qui le travaillait depuis sa plus tendre enfance, mais loin d'être le bourreau, il est la victime du véritable assassin, qui est toujours en liberté.

Deux éléments attirent l'attention du spectateur dans cette intrigue. Il y a, d'une part, le sentiment de culpabilité du héros, et la "disponibilité" de cette culpabilité qui se cherche un chef d'accusation. L'innocent cherche un crime à se mettre sur la conscience. D'autre part, l'auteur du crime savait qui était John Ballantine et ce dont il souffrait. Le coupable cherche un innocent à qui faire porter la responsabilité de son propre crime. En cours d'économie, on dirait que l'offre rencontre la demande et que tout le monde y trouve son compte, même John Ballantine, qui souffrirait de se croire innocent tant il s'en veut d'avoir causé – involontairement – la mort de son frère quand il était enfant. Pour l'assassin, le marché est très avantageux, puisque le malheureux Ballantine est aussi propret et dévoué que Norman Bates : au début, personne ne sait qu'Edwardes est mort, Ballantine se fait passer pour lui, il n'y a aucun problème, circulez, y a rien à voir. N'importe qui se serait rendu au commissariat et aurait dénoncé l'assassin, n'importe qui aurait fait appel à la loi, mais pas Ballantine, qui nie l'évidence et se confond non seulement avec la victime, mais avec le bourreau.

Le comportement pathologique de ce curieux personnage n'est certes pas le plus répandu si l'on reste dans les limites de la relation interindividuelle. Par exemple : la relation parent-enfant : on en trouve parfois, de ces mères qui prennent un plaisir inavouable à se croire coupables de tout ce que font leurs enfants, comme s'ils n'étaient pas tout à fait des individus, comme s'ils faisaient encore partie de leur mère. Il est difficile de dire quel sentiment précède l'autre, de la culpabilité ou de la toute-puissance. Mais les deux sont très souvent liés, et pour beaucoup de gens, se culpabiliser peut-être un moyen de se croire plus influent, donc plus puissant qu'on n'est vraiment. Pourquoi l'Occident, selon vous, se sent-il si responsable de ce qui se passe dans le "reste du monde" ? Les narcissiques savent qu'il faut souffrir pour être beau.

La combinaison déni-culpabilité-narcissisme prend une toute autre dimension à l'échelle nationale ou internationale. L'appartenance à une collectivité permet à l'individu de découpler les deux premiers termes de la combinaison (déni et culpabilité) pour maximiser la satisfaction, qui est d'ordre narcissique. Il s'agit toujours de nier l'altérité, c'est-à-dire l'existence d'un autre capable d'agir et non seulement de réagir, à cette différence près que la responsabilité est rejetée sur les autres membres du groupe – en l'occurrence, sur la nation, l'État, le pays, etc. C'est un bricolage que l'on pourrait résumer ainsi : "je fais la morale à mes compatriotes qui font du monde ce qu'il est". Le monde serait si harmonieux, la richesse si abondante, les quartiers sensibles si paisibles, les près si verts et le ciel si bleu, si les "puissants" prenaient conseil auprès de la belle âme. Le monde extérieur n'existe pas, le groupe de référence est hors d'atteinte, et le conseiller des princes n'a qu'une chose à craindre : qu'on lui décerne le prix noble de la paix. Il y a peu de Rainey mais beaucoup de Ballantine.

Le narcissisme n'est pas forcément de la partie. Le déni peut très bien prendre la forme de cette incrédulité opposée au témoignage des demoiselles victimes d'agressions sexuelles et dont on dit qu'après tout, elles l'avaient cherché. Ce qui est une manière, on l'aura compris, d'atténuer la gravité du crime, voire d'en nier l'existence. Les gens dits normaux n'ont, de ce point de vue, rien à envier au pervers pédophile jurant ses grands dieux que l'enfant était consentant, qu'il voulait tâter la marchandise et en manger un bout. Le masochisme et la culpabilisation de la victime passent trop souvent pour des signes de lucidité : celui qui ne se défend pas mérite les coups qui lui sont portés ; celui qui fait trop confiance mérite d'être trompé ; celui qui pardonne mérite d'être trompé une seconde fois, etc.

Et si l'on est soi-même la victime, on hésite d'autant moins à battre sa coulpe que l'autocritique fait oublier l'offense subie. On récuse la distinction classique, banale, élémentaire entre la victime et son bourreau. Elle dérange, on aimerait fondre l'un dans l'autre, brouiller la frontière, faire en sorte que le bourreau soit un peu la victime et la victime le bourreau, de sorte que le mal s'estompe et se dissolve sous l'effet du relativisme. Il n'y a pas vraiment de crime, le criminel est une victime et la victime devient criminelle si elle ne comprend pas son bourreau. Tout va bien, désormais on fera comme avant.

Je me rappelle qu'au collège nous avions pour consigne de ne jamais raconter, dans nos rédactions, que "tout ceci n'était qu'un rêve". C'est pourtant ce que beaucoup de gens font dans leur vie quotidienne. Et pourquoi diable ne le feraient-ils pas ? Le nombrilisme est devenu, sous un autre nom, l'éthique des généreux, persuadés que le reste du monde était de toute façon trop minable pour représenter une quelconque menace. On ne s'accuse que par orgueil, on ne dédouane que par mépris.

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Vous trouverez chez Criticus un article très pertinent où se trouve illustré le raisonnement décrit ci-haut.

3 commentaires:

  1. Il y a beaucoup d'exemples politiques à l'appui de ta thèse, de l'agressé du « Noctylien » à Ségolène Royal s'excusant pour Nicolas Sarkozy.

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  2. Maxime Zjelinski11 septembre 2009 11:29

    Il y en a tant que je préfère laisser le lecteur les trouver tout seul comme un grand :-)

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  3. Merci pour le billet dont je partage l’ ensemble des développements.

    Sur un plan cinéphile le film « Fenêtre secrète » me fait penser quant à son dénouement à un autre film d’ Hitchcock : « Soupçon (1941).

    Dans ce dernier une femme s’ imagine avoir épousé un homme qu’ elle soupçonne peu à peu d’ être un escroc et un meutrier. Le spectateur à l’ instard de Joan Fontaine est progressivement convainçu de la culpabilité de Cary Grant ( fameuse scène du verre de lait qu’ elle pense, à tort, empoisonné par son mari) jusqu’ au renversement final : l’ innocence avérée du mari.
    Il convient de noter qu’ Hitchcock avait voulu une fin différente et « politiquement incorrecte « en faisant du mari véritablement un escroc et un meurtrier .Les producteurs n’ acceptèrent pas d’ abîmer l’ image de Cary Grant .

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